Biographie

Guy Lardreau (28 mars 1947, Paris – 6 juillet 2008, Dijon) est un philosophe français, dont la décision matérialiste épouse:

Parmi les idées ou les concepts majeurs, où elle s’exprime, figurent ceux de véraciténœud de discours, de philosophisation, de petits objets, de devoir pathologique, d’anesthésie.

Enfance

Né le 28 mars 1947, à Paris dans le 20ème arrondissement, Guy Lardreau est le benjamin d’une famille de quatre enfants. Son père, Maurice Lardreau, et sa mère, Marguerite Pluveau, sont tous deux enseignants. En avril 1971, il épouse Nicole Péaud-Lenoël, dont il a un fils, Jacques. En décembre 1994, il devient l’époux d’Esther Cotelle.

Il fait ses études secondaires au Lycée Charlemagne à Paris. En 1964, il reçoit le premier prix de philosophie du Concours général, et entre au Lycée Louis-le-Grand, où il prépare le concours de la rue d’Ulm. Il a alors pour professeurs de philosophie René Schérer, en hypokhâgne, et Louis Guillermit, en khâgne. C’est en hypokhâgne qu’il rencontre Michel Guérin, avec lequel il se lie, pour toujours, d’amitié.

En 1966, il publie un premier roman, Les cheveux d’Epsilon, au Mercure de France, dans la collection L’Initiale.

Les cheveux d'Epsilon, Mercure de France, 1966, Bandeau, quatrième de couverture

Les cheveux d’Epsilon, Mercure de France, 1966, Bandeau, quatrième de couverture

La Gauche Prolétarienne

Dès 1966 et jusqu’à la fin avril 1968, il milite au sein de la cellule Leo Frankel de Louis-le-Grand, à l’Union des Jeunesses Communistes marxistes-léninistes, l’UJC(ml). En mai 1968, il organise, avec d’autres militants, des manifestations en banlieue, et durant le mois qui suit, il milite au sein du Mouvement de Soutien aux Luttes du Peuple (MSLP). En septembre 1968, il participe au petit groupe fondateur de la GP ; il contribue d’abord, avec Christian Jambet, à rallier le secteur lycée de l’UJCml, puis milite à la Goutte d’Or, et devient rédacteur en chef du journal La cause du peuple (successivement dirigé par Jean-Pierre Le Dantec, Michel Le Bris, et par Jean-Paul Sartre), sans interruption (sauf à l’été 1969 où il est envoyé à Londonderry en Irlande) jusqu’à la fusion de La cause du peuple et de J’accuse en 1971 où, à peu près en même temps que Jean-Claude Milner, il quitte la GP.

Irlande, La Cause du peuple, n° 12, Septembre 1969, p. 14

Irlande: Non pas: un « homme, un vote », mais « un homme, dix Petrol bombs ». La cause du peuple, Journal Communiste Révolutionnaire Prolétarien, n° 12, Septembre 1969, p. 14

Contre la Nouvelle Philosophie

A partir des années 1971 et 1972, il commence à suivre les cours (notamment, « Théories et institutions pénales ») de Michel Foucault au Collège de France.

Théories et institutions pénales , II. M. Foucault. Notes de cours de G. Lardreau

Cours de Michel Foucault au Collège de France, 1971-1972, Théories et institutions pénales, II. Notes de Guy Lardreau

Débute également sa carrière de professeur. Après avoir exercé quelques mois, en 1971, en banlieue parisienne, il est nommé en 1972, au titre de l’agrégation de philosophie, professeur à l’Ecole Normale d’Instituteurs, puis professeur au Lycée Jacques Amyot, à Auxerre, où il reste jusqu’en 1983.

Il écrit, sur le concept d’étape du marxisme, Le Singe d’Or, qui paraît en 1973 au Mercure de France.

Puis, il cosigne avec Christian Jambet qui, dans le même lycée, est alors son collègue immédiat, L’AngeLe Monde, ainsi que de nombreux articles. Publié en 1976 dans la collection Figures chez Grasset, L’Ange connaît un succès éditorial, fondé sur un contresens aux yeux de leurs auteurs. Le 10 juin 1976, dans Les Nouvelles littéraires, Bernard-Henri Lévy lance, en effet, une formule qui devient fameuse : « Les Nouveaux Philosophes ». Guy Lardreau marque ses distances avec la dite « Nouvelle Philosophie », dans un article coécrit avec Christian Jambet, Une dernière fois, contre la « nouvelle philosophie », et publié dans le n°66 de La Nef, en janvier-avril 1978, la même année que La mort de Joseph Staline et que Le monde:

Nous pensons tout le mal possible de la nouvelle philosophie et nous ne voyons pas pourquoi nous ne le dirions pas, nous aussi, une bonne fois pour toutes ; peut-être y gagnerions-nous qu’on nous laisse enfin en paix (…). Il importe peu, au fond, de savoir qui l’on groupe sous l’étiquette. Simplement, il faut qu’elle existe, qu’elle fasse effet de groupe, qu’elle laisse croire à l’existence d’une école, d’une chapelle, peut-être d’un parti. Malgré les discordances, qui ne peuvent manquer de sauter aux yeux de qui lisent de bonne foi les œuvres ainsi chapeautées, l’on retient seulement qu’il est une « nouvelle philosophie » : c’est donc qu’une telle confrérie satisfait, par sa seule existence, d’impérieuses demandes, qu’elle répond à des attentes : reste à savoir lesquelles. Certainement une demande politique.

Par rapport à cette opération médiatique mettant en œuvre des techniques policières, des procédures de raréfaction et d’annulation des idées, qu’est la « Nouvelle Philosophie », Guy Lardreau et Christian Jambet réclament que chacun parle en son nom singulier, du point de la seule vérité.

Contre la Nouvelle Philosophie

Une dernière fois contre « la nouvelle philosophie », Christian Jambet, Guy Lardreau, Janvier-Avril 1978, La Nef n° 66

Cet article rédigé dans une revue à l’audience limitée, « où nous nous efforcions de briser l’image qui devenait odieuse » (G. Lardreau, 1999, p. 10) n’empêcha pas que Lardreau et Jambet fussent, à tort, considérés « pour des calotins passés du maoïsme au christianisme ou au chiisme » (J.-P. Le Dantec, 2014).

L’érudition comme éthique

Guy Lardreau se retire définitivement de Paris, de ses clans, de l’agitation. Son rapport au savoir en est passablement transformé.

Lors de ces années de solitude auxerroise, qu’il ne supporte guère que grâce à l’amitié et à la complicité quotidienne de Christian Jambet, est rédigé en partie, le roman en hommage à Dickens, Mooreeffoc.

Alors qu’il suit les cours de Michel Foucault, et ceux de Georges Duby au Collège de France, il définit un vaste programme de recherches sur les Chrétiens d’Orient, qui doit modifier non pas seulement la périodisation, mais encore la perspective de l’histoire traditionnelle de la philosophie (G. Lardreau, 1985, p. 9-27), s’il est vrai, comme pense Koyré que l’histoire de la philosophie n’est pas plus séparable de l’histoire des spiritualités qu’elle ne l’est de l’histoire des sciences.

De ce programme, un ouvrage doit suivre, ainsi que des recherches doctorales, sous la direction de Georges Duby et d’Evelyne Patlagean (en 1977 paraissait en effet, aux Editions Mouton, Pauvreté économique et pauvreté sociale à Byzance d’Evelyne Patlagean, dont Guy Lardreau rendit compte dans un article « passablement sabré déjà, pour satisfaire aux exigences du Matin. Il y parut, davantage mutilé encore, m’a-t-on dit (de la main, je crois, experte, de Catherine Clément) – j’ai préféré ne pas aller y voir ! »): Recherches sur l’histoire de la vie contemplative dans la chrétienté médiévale doit s’interroger sur les formes de vies, sur les comportements ascétiques qui constituent une « vie », sur les procédures rhétoriques et les formes littéraires en lesquelles ces pratiques se codifient (viesconférences spirituelles et directoiresrègles). Pour mener à bien cette étude sur les pratiques et discours, qui contribuent à définir la sainteté, il se dote d’une compétence linguistique,  assistant aux cours de syriaque, puis de copte (son professeur est Gérard Roquet), qui sont délivrés par l’Ecole des Langues Orientales de l’Institut Catholique de Paris, dont il obtient le diplôme de syriaque en 1980. Il s’agit de se soumettre, écrit-il dans son projet de thèse, « au contrôle de l’historien positif» (G. Lardreau, sd, p. 6).

C’est autour de ces réflexions et de ces travaux qui ne se veulent pas « érudits », mais qui ne peuvent faire l’économie de « la réglementation de l’érudition », sauf quoi l’on fait « œuvre de fantaisie », que sont nés d’une part Les Dialogues avec Georges Duby, et d’autre part Discours philosophique et discours spirituel. Et les Dialogues et le Philoxène sont antérieurs au projet de thèse, mais ce dernier n’est pas publié encore quand le projet est rédigé ; portant sur la vie contemplative telle qu’elle est codifiée chez Philoxène dans la forme de l’homélie, il déploie l’un des moments du programme de la thèse.

Projet de travaux [thèse], inédit, G. Lardreau

Guy Lardreau, Projet de travaux [thèse], inédit, p. 1

« Enseigner dignement la philosophie »

En 1983, Guy Lardreau est nommé professeur de classes préparatoires au Lycée Carnot à Dijon, où il prépare les élèves de cours commun et de spécialité « philosophie » au concours de l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay Saint Cloud (plus tard, ENS Lyon) jusqu’à son départ en retraite en 2007. De 1995 à 2001, par ailleurs, il est élu au Collège International de Philosophie, où il délivre trois séminaires :

– La mélancolie (1996-1998)

– Cours systématique de philosophie populaire (premier semestre 1999)

– Y a-t-il pour la philosophie de petits objets ? (premier semestre 2000)

Le métier de professeur, l’exigence d’exposition et d’ordre à quoi il contraint, est à ses yeux essentiel à sa vie, et inséparable, en un sens, de l’activité philosophique qu’il conduit :

Enseigner dignement la philosophie ne sera qu’en communiquer sévèrement l’histoire. Par « sévèrement », j’entends l’obligation de n’exposer une pensée que selon le mode qui en sauve la systématicité. « Objectivement », somme toute. Cela ne signifie pas qu’on devrait n’avoir point « quelque idée de derrière », mais que, en tout cas, celle-ci s’accommodera de compter avec la lettre de tous les énoncés par l’auteur commenté matériellement prononcés (G. Lardreau, 1999, p. 14).

Il soumet toute pensée à l’exposition systématique, et rend compte du détail des textes : ce travail minutieux d’explication littérale qui parcourt sans répit l’histoire traditionnelle de la philosophie, fait sien le mot de Leibniz : « Je ne méprise presque rien ».

Non qu’on prononce n’importe quoi à propos de tout.

La reprise du principe leibnizien d’abord signale que le système est l’exigence même de la philosophie.

L’héroïsme de la raison

Elle donne, ensuite, pour tâche à la une philosophie négative d’indexer, sous une loi, des discours ou des pensées qui s’entre-expriment, et convoque à la  symphonie.

Parmi les discours, il en est qui, à la différence de ces discours majeurs que sont le discours spirituel ou le discours scientifique, semblent marginaux, et qui, pourtant, utilisent des procédés, que la philosophie également, sous son mode propre, met en œuvre. De ces régimes du discours – qu’importe qu’ils soient dits « mineurs » – se concluent des modes de la subjectivation, des régimes de vie différents (G. Lardreau, 1997, p. 5). Guy Lardreau publie ainsi, chez Actes Sud, en 1988, dans la collection que dirige Michel Guérin, Le Génie du Philosophe, Fictions philosophiques et science-fiction (récréation philosophique), et en 1997, Présentation criminelle de quelques concepts majeurs de la philosophie (fantaisie pédagogique). Il sera occupé à un troisième volet, laissé inachevé : Intuition philosophique et présence fantastique : une intuition à l’immédiat (divertissement ontologique). Ces trois volumes, consacrés respectivement à la science-fiction, au roman policier, et au roman fantastique, sont regroupés sous le chef de La métaphysique amusante.

Il expose sa théorétique, sa pratique, et les remarques préparant son esthétique, dans un livre majeur, La véracité, essai d’une philosophie négative, publié en 1993 aux éditions Verdier. Inspirée à la fois du néoplatonisme et du kantisme, la théorétique part de l’opposition apparemment simple entre philosophies du sujet constitué (ou de l’expérience) et philosophies du sujet constituant, ces dernières déployant cependant, non pas un sujet, mais une pluralité de sujets. Ainsi, Guy Lardreau montre la nécessité de reconnaître quatre + un sujets:

  • un sujet constitué-non constituant (le sujet empirique),
  • un sujet constitué-constituant (les « transcendantaux particuliers », les langues),
  • un sujet constituant-non constitué (le sujet transcendantal, la langue),
  • un sujet non constitué-non constituant (le réel qui choit de toute constitution, tel le « noumène » kantien, négation pure);
  • un sujet déconstitué-déconstituant enfin (principe de déconstitution, la « chimère »).

Par opposition à la « vérité » qui n’a sens que de renvoyer à la « réalité », toute constituée et qui fait barrage au réel –  lequel choit de la constitution -, la véracité est l’impératif qui fait valoir les droits de celui-ci, pour autant qu’il puisse être, de quelque façon, relevé. Ne produisant aucune vérité positive, mais faisant valoir de manière vérace, négativement, les droits du réel, auprès d’un discours, par un autre discours (soit la catégorie « empruntée » à Lacan, et passablement déplacée, de noeuds de discours), la philosophie négative est cette philosophie de la véracité: elle représente une limite auprès des autres discours, non comme ferait une négation simple (rature silencieuse de la vérité), mais comme une suraffirmation généreuse (toute vérité n’étant niée qu’à être suraffirmée). Cette générosité ou cet héroïsme de la raison se formule d’une autre façon: du point de la véracité, il n’y a pas d’erreur, il n’y a « que des propos hors d’ordre ».

On nomme véracité l’excès du réel sur le vrai que la philosophie relève; philosophisation, la pratique qu’elle commande, puisqu’elle s’exerce sur des propositions données, venues d’ailleurs, qu’il n’y a pas de « philosophèmes » par soi repérables, de formulations qui seraient intrinsèquement « philosophiques », mais les produits d’un mode de production réglé (G. Lardreau, 1997, p. 4).

Le concept décisif de philosophisation est formulé à l’occasion d’un hommage rendu à Deleuze par le Collège International de Philosophie, dans L’exercice différé de la philosophie, – concept également exposé dans « Philosophisation et poétisation », une conférence prononcée en mai 1996, au Portugal.

Or, à partir de 1996, il n’y va plus seulement d’une thèse sur la philosophie négative, mais d’une thèse sur la philosophie même. La philosophie, en effet, n’a pas d’objet; a fortiori ne s’occupe-t-elle pas de ces grands objets que sont l’amour, la beauté, la mort, Dieu, la vérité, etc. Elle ne consiste pas en un corps clos de propositions d’emblée reconnaissables pour philosophiques, ni en une liste de noms elle-aussi formée, éventuellement dilatable, les épinglant, mais en un travail: non pas, d’ailleurs, en rigueur, sur des « objets », mais sur des discours, qui lui sont étrangers, scientifiques ou non, et qui sont dits « petits », pour indiquer que les problèmes qu’ils posent sont empiriquement décidables.

Le corrélat de la philosophisation est le concept de « petits objets ».

« Petit » dans cette expression vise donc:
1) à se défaire de ces « grands » objets qui seraient le propre de la philosophie,
2) à se défaire d’une philosophie envisagée comme une « collection défunte » (G. Lardreau, 1996): la philosophie n’existe que comme « opératrice », comme philosophisation des autres discours, y compris les plus humbles. 

Noeuds de discours et philosophisation sont ainsi deux modes différents selon lesquels répondre, au reste de biais, à une question identique: qu’est-ce que la philosophie? Alors que la catégorie de noeuds de discours envisage la philosophie comme devoir ou tâche, celle de philosophisation l’envisage comme travail.

La décision matérialiste

On comprend alors aisément comment la décision matérialiste s’articule encore à ce concept de philosophisation. « Matière » n’a sens que d’une décision matérialiste, et désigne:

– ce sur quoi un travail s’exerce (…), ce que pousse devant soi l’oeuvre quelconque;
– ce sur quoi tout travail vient mourir, inachevable de toute formation, ce qui à toute constitution échappe, puisque aucune ne réalise qu’à faire deuil.
Au premier sens n’est engagé qu’un modèle constructiviste de la réalité, qui déjà répugne aux versions les plus basses du spiritualisme (…); le matérialisme (…) l’exige mais ne s’en suffit pas: il veut le second sens. C’est au titre seul de cette revendication que le matérialisme fait signe du réel (G. Lardreau, 2001, p. 48)

C’est à la fois ce qui précède et ce sur quoi butte un travail de transformation.

Or, si à une époque donnée, rien n’est plus à transformer que les discours, la philosophisation devient alors l’expression la meilleure de la décision matérialiste.

Renforcer le kantisme en l’épurant

La morale kantienne n’est pas une morale parmi d’autres: c’est la morale.

Cela signifie qu’il n’y a pas de morale kantienne, c’est-à-dire, aussi bien, une morale de Kant: le « kantisme » n’existe que comme l’énonciation des conditions de possibilité de la morale comme telle (G. Lardreau, 1993, p. 149).

Elle fut, toutefois, soumise à critique, celle de Hegel notamment. Il faut donc la renforcer en l’épurant, en la réduisant à sa dimension strictement négative, et se faire ainsi « plus kantien que Kant ».

Il y a bien, comme veut Kant, une autonomie radicale de l’intérêt pratique (de la morale et de la politique) par rapport à l’intérêt théorique, et une conduite morale ne saurait se déduire logiquement d’une connaissance: la contradiction logique à quoi aboutit la maxime en laquelle je résume mon action, lorsque j’éprouve son universalisation, ne décide pas de son immoralité, mais indique seulement, non pas l’annihilation d’un monde particulier (le vol, par exemple, contredit un monde où il y a de la propriété, mais est-il contradictoire qu’il n’y ait pas de propriété ?), mais l’annihilation du monde comme tel, soit encore la totalité des êtres raisonnables.

La prise en compte des objections hégéliennes impose, d’abord, de reconnaître que si l’impératif catégorique vaut absolument – c’est sous l’hypothèse de l’existence du monde, sous la décision pratique qu’il y ait le monde plutôt que rien, les êtres raisonnables, capables de véracité plutôt que rien (G. Lardreau, 1993, p. 134, p. 147).

Malgré la disjonction des intérêts, la pratique s’articule à la théorétique, au sens où c’est déjà grâce à elle que des êtres capables de raison théorique subsistent.

Mais l’impératif catégorique ne prescrit rien, n’assignant aucun contenu aux conduites ; l’ordre pratique n’offre aucune positivité, ne dévoilant rien du réel. C’est donc « négativement » qu’une proposition pratique s’articule à une proposition théorique. En outre, la morale opposant à la réalité constituée un devoir-être, réclame un monde autre (une constitution autre, aussi bien) que le monde de l’expérience issu de la théorie générale de la constitution; c’est pourquoi le sujet comme noumène, que demande la pratique, ne se soutient du noumène comme sujet que pose la théorétique que d’un déni, d’un retournement. De même que l’intérêt pratique est indispensable à l’intérêt théorétique, celui-là ne saurait être une « pure puissance de limite »sans celui-ci.

Le devoir pathologique

Ce renforcement du kantisme s’accompagne de la « rectification d’une erreur mémorable ». A côté, en effet, du « souci de la Loi » qu’est la morale, il faut reconnaître un « souci de soi » relevant à la fois d’une pathétique transcendantale qui prenne en compte la moindre souffrance de l’autre et le bonheur, et d’une éthique négative qui s’oriente de l’amour de soi et de l’anesthésie.

Si la morale n’a rien à faire du bonheur et du malheur qu’on suppose résulter d’une action, et si elle commande seulement qu’il y ait de l’être raisonnable, elle n’est pas indifférente en revanche à la fin à ce qu’un être raisonnable soit heureux ou malheureux. S’il est heureux, il est meilleur soutien de la morale. Non que le pathologique devienne alors le mobile d’un devoir, ce qui serait inconsistant; mais qu’il puisse « être relevé par un devoir, sans qu’on contredise en rien au concept de la loi » (G. Lardreau, 1993, p. 184), c’est-à-dire que la souffrance qu’éprouve l’être raisonnable, en tant qu’il est union d’un corps et d’une âme, fasse l’objet d’un souci. Si Guy Lardreau admet ainsi que « quelquefois » le mensonge puisse être « l’objet d’un devoir pathologique » (ainsi du mensonge à la femme qui s’offre et qui répugne, ou du mensonge à l’élève dont le travail est bête), c’est non pas qu’il y aurait de bons ou de mauvais mensonges selon l’intention, mais qu’il y a « des classes objectivement différentes de mensonges, pour cela qu’on les accueille en leur déterminité », ce qui suppose que, soumettant la maxime en laquelle tient mon action, à l’épreuve de l’universalisation, je relève la déterminité en laquelle en s’énonce.

La Véracité esquisse, par ailleurs, une éthique, qui déploie, dans les Lettres à Esther sur les habitudes de bonheur, les concepts d’anesthésie et d’amour de soi.

A suivre…

 


G. Lardreau, sd, Projet de travaux, inédit.

G. Lardreau, 1985, Discours philosophique et discours spirituel, Autour de la philosophie spirituelle de Philoxène de Mabboug, Paris, Seuil.

G. Lardreau, 1993, La véracité, Lagrasse, Verdier.

G. Lardreau, 1996, Philosophie et poétisation. Conférence prononcée au Portugal.

G. Lardreau, 1997, « La métaphysique amusante », La philosophie chez Actes Sud, tiré à part, Arles, Actes Sud.

G. Lardreau, 1999,  L’exercice différé de la philosophieA l’occasion de Deleuze, Lagrasse, Verdier.

G. Lardreau, 2001, Vive le matérialisme! Lagrasse, Verdier.

G. Lardreau, 2014, Lettres à Esther sur les habitudes de bonheur, Paris, Le Centurion.

J.-P. Le Dantec, 2014, « Nous verrons bien où tout cela nous mènera », Dossier H Guy Lardreau, Lausanne, L’Âge d’Homme.